Archive pour mars 2010

Infomania et stress au travail

28 mars 2010

Nous sommes tombés par hasard sur une petite étude réalisée par le Dr Glenn Wilson en 2005 pour accompagner, à la demande d’HP, une enquête plus large sur les effets indésirables de l’infomania chez les travailleurs anglais.

Cette étude semble difficile à trouver mais fait l’objet d’une courte note sur le site du Dr Wilson.

Ce travail aborde sous un angle complémentaire le même thème que celui évoqué dans l’article « Multitaskers are bad at multitasking« .

Le Dr Wilson a soumis 2 fois des groupes de 4 hommes et de 4 femmes à des tests de QI : une fois dans des conditions paisibles et une fois dans des conditions de distraction (sonneries de téléphones mobiles et arrivée d’emails). Pendant les tests, des mesures telles que la sueur, la fréquence cardiaque et la tension artérielle ont été effectuées et les « cobayes » ont auto-estimé leur stress.

Les résultats ont montré une nette diminution du QI pendant les « distractions technologiques » avec un effet moindre sur les femmes : les hommes sont passés de 145.50 à 127 et les femmes de 141.25 à 138.50 soit pour l’ensemble des groupes de 143.38 à 132.75.

Les conditions de tests « perturbées » par les sollicitations liées aux TIC ont provoqué une sensible augmentation de la sensation de stress auto-évaluée : de 2.75 à 5.5 pour les hommes et de 4.75 à 6.75 pour les femmes.

Les indicateurs physiologiques de stress ont montré une augmentation de l’activité des glandes sudoripares (la sueur) mais une fréquence cardiaque et une tension artérielle inchangées.

Des comparaisons ont été faites avec d’autres études sur les effets de la marijuana et de la perte de sommeil, qui montreraient (Source : institut Basex et BBC) que la surabondance des sollicitations technologiques entraînerait des résultats encore plus dégradés que ceux obtenus par des sujets ayant pris de la marijuana (infomania = résultats deux fois inférieurs) ou ayant passé une nuit sans sommeil.

Le Dr Wilson estime cependant « que l’effet de l’infomania est probablement provisoire, tandis que les effets de la perte de sommeil et de la marijuana sur le Q.I. pourraient être plus fondamentaux, voire permanents. »

Les études médicales sur la soumission persistante à des conditions de stress ne tempèrent-elles pas cette appréciation ?

Bouddha multitâche

Bouddha multitâche

Confusion des sphères professionnelle et privée

22 mars 2010

France Télécom a annoncé le 8 mars dans un communiqué de presse avoir signé le 5 mars deux accords groupe dans le cadre des négociations sur le stress.

Ces accords sont annoncés le jour où le cabinet mandaté par l’entreprise a remis son rapport intermédiaire comprenant 107 préconisations. Ce rapport, bien que non officiellement publié est cependant très diffusé (voir notamment les sites Internet de France-Info, du Figaro ainsi que sur celui de  « l’observatoire du stress et des mobilités forcées à France Télécom » édité par une association 1901 fondée par plusieurs organisations syndicales et « interdit sur l’intranet de France Télécom »)

Le 1er accord, signé avec la CFE-CGC, la CFTC et la CGT, qualifié de fort par FT, se nomme « équilibre vie privée / vie professionnelle » et pose un certain de principes :

•  Les managers disposeront des marges d’autonomie permettant  de prendre en compte les situations personnelles des salariés pour aménager leurs horaires.

•  Les réunions devront, autant que possible, se dérouler dans la plage horaire 8h-18h. L’usage de la messagerie en soirée ou le week-end est déconseillé afin de ne pas perturber la vie personnelle.

•  Deux expérimentations sont engagées sur des plateaux de centre d’appels pour adapter les horaires aux demandes individuelles en respectant les horaires d’ouverture.

•  Tout sera mis en œuvre pour répondre favorablement aux demandes de temps partiel des salariés.

•  France Télécom participera au financement, dans un premier temps, de deux crèches inter-entreprises à Bordeaux et Lyon.

•  Les salariés participant à un dispositif d’aide humanitaire bénéficieront des mêmes droits que les salariés en congé parental.

Il est assez remarquable qu’une entreprise de télécommunications, en but à des drames à répétition liés au stress au travail, soulève dès le 1er train de mesures la question de la confusion croissante des sphères professionnelle et privée (le Work-Life balance anglo-saxon) et cherche à poser des limites à ce que permettent voire induisent les périphériques TIC toujours connectés qu’elle commercialise.

Il est tout aussi remarquable qu’un moyen technique tel que l’email (puisque nous supposons que c’est de cette messagerie dont il est question ici), par définition asynchrone, soit traité comme s’il était synchrone. Si je reçois des emails la nuit, le week-end ou pendant mes congés, qu’est-ce qui m’oblige à les traiter comme s’il s’agissait de visites « en personne » ou d’appels téléphoniques (la sonnerie constitue un appel plutôt impérieux au traitement immédiat) ?

Ceci témoigne d’une contagion du temps réel et de la connexion permanente qui nous font considérer l’email comme impérieux et immédiatement traitable. On le constate souvent : l’émetteur considère que le message émis sera lu et traité dans un délai très bref voire immédiatement. En témoignent les relances téléphoniques qui peuvent suivre de peu l’envoi d’un email afin d’en vérifier la réception et le traitement si celui-ci n’a pas été effectué suffisamment vite.

Une interruption pour l’interrompu n’est pourtant pas nécessairement une interruption pour l’interrupteur. Autrement dit, je peux envoyer des emails utiles lors d’un traitement ininterrompu, c’est pratique pour moi car mon traitement sera complet, sans pour autant attendre que mon correspondant, qui a bien le droit d’être absorbé par d’autres tâches (dans d’autres « sphères ») soit obligé de s’interrompre pour répondre immédiatement à ma sollicitation.

Les choses se compliquent bien sûr en pratique en fonction notamment des relations d’autorité ou du contexte commercial. Elles se compliquent aussi en raison de l’abondance des emails et de l’engorgement des files d’attente lors de la reconnexion qui constitue une part de la pression à la connexion permanente.

Nathan Zeldes, « IT Principal Engineer » chez Intel et très actif sur la question de la surcharge informationnelle, prétend pour sa part qu’il est temps de remettre l’email à sa vraie place dans l’entreprise : une méthode de communication asynchrone incroyablement utile.

Ne faudrait-il pas aussi parvenir à en décroître drastiquement le nombre ?

Stress au travail et infobésité : l’arroseur arrosé

14 mars 2010

Intel, grand pourvoyeur de toujours plus de data toujours plus vite, déclare la guerre à la surabondance d’information !

Dans une étude de cas publiée en fin d’année dernière (« Intel’s War on Information Overload »), l’institut de recherche américain Basex et la société Intel s’inquiètent du coût de l’inflation informationnelle en entreprise.

D’abord, les employés d’Intel traitent beaucoup trop d’emails : entre 50 et 100 emails professionnels par jour. La structure même de ce flux est jugée problématique puisqu’il s’agit d’un flot continu poussé vers le poste de travail et gouverné par l’attente que tout sera lu. Pour les cadres dirigeants, le nombre d’emails quotidien s’élève à 300.

En 2006, un employé d’Intel passait en moyenne 3H par jour à traiter ses emails dont 30% sont jugés tout à fait inutiles (mais la structure en file d’attente oblige en pratique à tout « dépiler »).

A ce tir de barrage informationnel continu des emails s’ajoutent de nombreuses autres sources d’interruptions : messages instantanés, appels téléphoniques, courriers et faxs, collègues, etc. En moyenne, les travailleurs du tertiaire, selon ces travaux, peuvent se concentrer 3 minutes sur une tâche avant d’être interrompus.

En moyenne toujours, un travailleur du tertiaire va réussir à se concentrer 11 minutes sur un projet avant de zapper.

Le temps de remise en route pour retrouver son niveau de concentration est long (jusqu’à 25 minutes) et cette extrême fragmentation de l’attention entraînerait au total une perte de temps sèche d’environ un quart de la journée de travail. Avec tous les dégâts observables : créativité en berne, irritabilité, insatisfaction, sentiment de débordement, projets de fond qui n’avancent pas etc. Le nombre d’heures excédentaire pour pallier à ce « qu’on n’a pas eu le temps de faire » est un leurre dangereux qui ne pallie pas la perte de capacités cognitives.

L’époque étant plutôt financière qu’humaniste, ces précieuses enquêtes tirent la sonnette d’alarme outre-Atlantique : Basex, en extrapolant ces moyennes à l’ensemble des entreprises américaines, estime le manque à gagner à 900 milliards de dollars. Voilà de quoi frapper des esprits économiques. Pour donner un ordre de grandeur, La Maison Blanche prévoit que le déficit américain pour l’ensemble de l’année 2009-2010 atteindra 1.555 milliards de dollars.

Cette prise de conscience faite bouger les lignes et ainsi voit-on des acteurs majeurs des TIC joindre leurs forces pour s’attaquer au problème, suivant en cela l’appel pressant à l’action lancé dès 2007 par un dirigeant d’Intel aux dirigeants de l’industrie, aux universitaires et aux consultants.

Cet appel a été entendu et a donné lieu à la fondation de l’association « Information Overload Research Group » dont le but est de comprendre, de faire connaître et de (tenter de) résoudre le problème de la pollution informationnelle. Parmi les membres, outre Intel, nous remarquons des universités, Microsoft, Xerox, IBM,

Le coût astronomique de l’infobésité, conjugué à celui qu’on essaie aussi désormais de calculer (et sur lequel nous reviendrons) quant aux effets dévastateurs du stress au travail, participe certainement au changement de perspective actuellement perceptible concernant la place de l’homme dans l’entreprise.

Déluge informationnel

La réduction du temps de travail, un paradoxe supplémentaire

5 mars 2010

L’INSEE a publié une analyse sur la réduction du temps de travail depuis 60 ans dans le monde.

Au regard de notre recherche, il s’agit d’un renforcement du paradoxe entre une flambée du stress au travail (ou de sa moindre tolérance sociale) et d’éléments dont on pourrait attendre un mieux vivre.

En effet, comment concilier ce mal être au travail qui paraît se généraliser et s’approfondir, avec une tertiarisation massive depuis l’après guerre (et donc un travail physiquement moins fatigant) et une mécanisation informatique généralisée ?

Pour paraphraser Aristote, toutes les conditions semblent réunies pour rejoindre l’assemblée des Dieux : on se tue moins à la tâche, de nombreuses machines travaillent pour nous et on passe nettement moins de temps à besogner.

Et l’INSEE ajoute : on travaille beaucoup moins. En effet La réduction du temps de travail dans les pays ayant un PIB par habitant parmi les plus élevés est nette.

Comment alors expliquer la croissance du mal être au travail (pour ne parler que de ceux qui en ont un).

Le rapport de l’INSEE retient plusieurs mouvements qui se succèdent depuis 60 ans pour expliquer cette décroissance d’environ 25% sur un panel de 10 pays. La salarisation des économies (de 65% en 1950 à plus de 91% en 2006), la diminution de la durée hebdomadaire collective et l’augmentation du nombre de jours de congés, le développement du travail à temps partiel.

Le déclin du non salariat jusqu’au milieu des années 60 entraînerait mécaniquement une baisse modérée des temps de travail, les non salariés ayant généralement un temps de travail supérieur aux salariés.

La forte augmentation de productivité de la fin des années soixante et des années soixante dix aurait accentué la tendance.

La lutte contre le chômage après le premier choc pétrolier passe par la baisse de la durée collective et la hausse du temps partiel.

Les gains de productivité permis par l’informatisation d’un secteur tertiaire qui est passé en France de 1949 à aujourd’hui de 37% à 80%, ne sont qu’effleurés. La participation probable des TIC à cette réduction continue du temps de travail (productivité accrue, automatisations multiples, compression temporelle, parcellisation mondialisée des services, etc.) échappe de ce fait à une enquête au demeurant très intéressante.

http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?id=2751&reg_id=98