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Une laisse électronique qui se raccourcit ?

18 octobre 2009

Le Monde Magazine du 17 octobre 2009 publie une interview de Jean-Claude DELGENES dont le cabinet est mandaté par la direction de France Télécom pour prévenir les suicides dans l’entreprise.

Cette interview intéresse particulièrement notre interrogation sur la maîtrise du numérique dans les organisations, car, une fois n’est pas coutume, quelques effets induits y sont clairement soulignés.

Pourquoi l’entreprise est-elle devenue un tel lieu de souffrance ?

Les financiers ont pris le pas sur les industriels, imposant leurs exigences de rentabilité à court terme. Du coup ont été instaurées des procédures de contrôle permanent de l’efficacité des individus, qui s’en trouvent tétanisés. C’est la numérisation de la société qui a permis tout cela. On a mis un fil à la patte du salarié. Avec l’outil informatique, chacun peut être contrôlé individuellement en permanence (on parle de « direction par objectif individualisé »), chacun est censé se conformer à une programmation quasi mathématique. Cela met sous pression sur le plan psychique. Cela asservit. Nos rythmes biologiques font qu’on ne peut pas être à 100 % de nos moyens en permanence. Au départ, la productivité augmente. Il faut tenir, il y a les crédits, les enfants… Mais au bout de deux ou trois ans, le corps se révolte, somatise : épuisement professionnel, troubles psychiques, dépression, arrêts cardiaques, addictions… L’instinct vital s’amenuise, et une petite difficulté peut amener à passer à l’acte suicidaire.

C’est donc une stratégie à courte vue ?

Oui, parce que même ceux qui tiennent n’ont plus le temps d’échanger, de coopérer. Ils s’isolent, le collectif se désagrège. Et la compétence collective régresse, alors qu’elle est de plus en plus précieuse du fait de la complexité croissante des processus de fabrication… L’autre revers de la numérisation, c’est la porosité entre vie professionnelle et vie privée. Notez que ce ne sont pas les hauts managers qui se suicident, ce sont ceux qui n’ont pas le choix de dire non. Les individus sont toujours sous tension. Or le cerveau a besoin de phases de reconstitution psychique. Impossible quand vous travaillez avec des directeurs de projets partout dans le monde, qui vous envoient des courriels à contretemps, même pendant les vacances…

Dernier facteur d’aggravation de la situation, selon moi : la dictature du client-roi. Les Français sont devenus « électriques » dans les grandes villes. Avec des exigences très fortes, immédiates, ce qui est très pénible pour les salariés qui les reçoivent. Par ailleurs, on travaille toujours à flux tendu, dans l’urgence, les entreprises n’anticipant pas suffisamment la charge de travail. C’est aux salariés de s’adapter.

J’ai été aide-conducteur de trains de marchandises dans la région parisienne il y a une bonne trentaine d’années. Mon rôle consistait à accrocher le wagon de tête à la locomotive diesel, à arrêter le train et shunter les rails en cas de défaillance du mécanicien. Les horaires étaient très irréguliers et généralement constitué des prises de postes nocturnes pour laisser circuler les trains de voyageurs. Nous restions bloqués de longues heures au milieu de nulle part et c’était une bénédiction d’être à deux pour discuter, rester éveillé et vigilant. Au même moment, une veille automatique dite VACMA était en cours de déploiement entraînant le suppression des aides conducteurs. Le système était simple : si le mécanicien n’actionnait aucune commande pendant une courte durée, une sonnerie assourdissante se déclenchait dans la cabine et le poste de commande recevait une alerte. Je suppose qu’aujourd’hui, les aides conducteurs de trains de marchandises n’existent plus et que le système a été généralisé et perfectionné.

Il est intéressant, au regard de l’interview du Monde 2, d’observer autour de nous les très nombreuses professions devenues solitaires : livreurs, dépanneurs, agents de maintenance, etc.

On peut également observer que nombre d’entre eux sont désormais tracés au mètre et à la minute près par une laisse électronique invisible et pourtant extrêmement attentive : GPS, oreillettes et téléphone mobile, tracking de début et de fin d’intervention, contrôle du temps d’intervention en fonction d’un auto-diagnostique électronique…

Un film d’IBM sur une chaîne RFID est caractéristique d’une certaine absence de vision de l’homme au travail, ici réduit à pousser des chariots entre deux portiques. Sera-t-il bientôt (ou est-il déjà dans certaines organisations) considéré comme un bogue trop lent entre deux machines ?

Ce que révèle l’interview de M. DELGENES n’est-il pas finalement plus frappant puisqu’il s’agit ici d’un homme devenu solitaire au sein même d’une organisation collective, combien même serait-il sédentaire ?