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Santé au travail : quand les TIC font mal

25 avril 2010

Sud-Ouest – 22 avril 2010 par  Alain Babaud – Reproduit avec l’aimable autorisation du journal Sud-Ouest

Chercheur et directeur de l’ADN64, Thierry Venin s’intéresse au stress lié à l’usage des nouvelles technologies de l’information (e-mails, Internet, mobiles…). Interview.

Influence des TIC sur le stress au travail

Pour Thierry Venin, les nouvelles technologies ont aussi « un côté addictif ». PHOTO LUKE LAISSAC

« Sud Ouest ». Les nouvelles technologies sont censées nous faciliter la vie et le travail. Mais pour vous, ce sont également des facteurs de stress ?

Thierry Venin. Cela fait trente ans que je fais de l’informatique en Pyrénées-Atlantiques. Je fais partie de cette génération qui a vécu l’essor des technologies de l’information et de la communication (TIC), la montée en puissance d’un secteur tertiaire qui s’est « mécanisé ». Les ordinateurs ont pris le pas sur les fastidieux travaux des champs ou à la chaîne. Parallèlement, le temps de travail a baissé. On devrait donc avoir les doigts de pied en éventail, aujourd’hui, être cool. Mais c’est le contraire qui se produit. Le stress au travail constitue une véritable pandémie ! Pourquoi ? Où est le bug ?

Vous faites un lien direct entre le stress et l’utilisation toujours croissante des ordinateurs, d’Internet et des téléphones mobiles. Au-delà de l’observation, sur quoi vous appuyez-vous ?

Sur les résultats de l’enquête nationale menée par le laboratoire du stress au travail de la CGC, à l’automne dernier. L’Université de Pau, à travers le laboratoire SET auquel je participe, a demandé au syndicat d’intégrer des questions sur les TIC dans son sondage OpinionWay portant sur un panel de 1 072 cadres français. C’est une première.

Les chiffres confirment ce que chacun savait de façon intuitive et qui n’avait en fait pas été mesuré jusque-là sur les effets de la surabondance informationnelle.

Quels sont les chiffres clés et concluants, de cette étude inédite ?

On apprend que 82 % des sondés jugent que les outils électroniques accroissent le volume d’informations à traiter. Pour 86 %, ces mêmes outils imposent des temps de réponse toujours plus courts et, pour 77 %, ils amènent à travailler de plus en plus en dehors de leur lieu de travail et des horaires de travail, c’est-à-dire à la maison.

90 % des cadres jugent aussi qu’ils doivent travailler « trop vite » et 56 % que le temps disponible pour accomplir leur travail est insuffisant. Il faut donc arriver à réguler les flux d’informations, ne plus subir l’afflux de technologies, mais les mettre à notre service.

Il peut y avoir un « trop plein » de technologies ?

Les nouveaux flux d’information ne remplacent pas les précédents, ils s’y ajoutent ! Aux États-Unis, on a évalué qu’un cadre passait environ deux heures par jour à traiter une moyenne de 85 mails ! Ajoutez-y les coups de téléphone, les post-it des collègues, le patron qui surgit… Grosso modo, ça fait une sollicitation toutes les 3 à 4 minutes dans la journée de travail.

L’urgence succède à l’urgence. Dès qu’on a reçu un mail, il « faut » y répondre sinon celui qui vous l’a adressé vous appelle en vous disant « tu n’as pas reçu mon mail ? » De fait, on zappe en cherchant même à combler les « trous ». Une minute de libre ? Vite, un coup d’œil sur la messagerie pour voir si rien n’est arrivé ! Il y a un côté addictif, là-dedans.

Quelles peuvent en être les conséquences néfastes ?

D’abord, il n’y a plus de temps pour la rêverie. Ça peut paraître étrange, mais des travaux scientifiques montrent que laisser vagabonder son esprit, c’est très positif pour l’apprentissage, pour pouvoir apprendre. Et puis, c’est tout simple : pour se plonger dans un dossier compliqué, il faut un minimum de temps de concentration en continu. Or le temps est souvent compressé, haché.

J’ai cité l’exemple de l’usage qu’on fait généralement de la messagerie électronique. Les TIC amènent à répondre « en temps réel » aux sollicitations. Et cette dérive vers le « temps réel » finit par ébranler jusqu’aux traders. Ces technocrates les plus rapides du monde, connectés et réactifs, se font déjà supplanter par les « dark pools », qui sont des salles de marchés qui peuvent traiter des milliers d’ordres à la seconde !

Y a-t’il un moyen de sortir de cette dictature de « l’immédiateté » ?

La mondialisation, la culture dominante de la finance poussent dans ce sens et tout n’est pas à condamner, bien sûr. Mais, il y a des choses à faire, oui. Comme commencer à prendre du recul.

Depuis l’automne dernier, le laboratoire SET que dirige Francis Jauréguiberry et l’Université de Pau et des Pays de l’Adour sont notamment les chefs de file d’un programme universitaire sur le thème de la « déconnexion volontaire des TIC ». Nous sommes associés aux universités de Bordeaux, Toulouse et d’Ottawa. L’Association nationale de la recherche (ANR) a mis 200 000 € de crédits sur quatre ans.

La Journée mondiale de la sécurité et de la santé au travail du 28 avril vous paraît-il être une bonne occasion d’évoquer cette question du stress lié aux TIC ?

Tout à fait. L’Union européenne s’y intéresse encore peu, contrairement aux États-Unis. Mais il faudra le faire de plus en plus. Aujourd’hui, une structure comme l’Agence du numérique 64 que je dirige cherche à lutter contre la fracture numérique. Et c’est nécessaire.

Mais demain, comment on va gérer la surabondance informationnelle qui a déjà des conséquences, on le voit bien, en termes de santé ? Il faut prendre le temps d’y travailler, ce qui n’a pas été fait jusque-là. Les études ont montré qu’en France, le coût social du stress approche, aujourd’hui, les 3 milliards d’euros. Il faut le prendre au sérieux.

Un profil d’expert

Thierry Venin fait partie des experts en technologies de l’information et de la communication.

À 54 ans, ce doctorant est chercheur au sein du laboratoire de recherche scientifique SET (Société environnement territoire), une unité commune à l’Université de Pau et au CNRS.

Il est également président de l’association de chercheurs Phronesis, ainsi que le directeur d’ADN64, l’Agence du numérique du Conseil général installée à Pau et conçue pour aider les habitants des Pyrénées-Atlantiques à accéder et faire le meilleur usage des nouvelles TIC.

Thierry Venin a créé l’association Phronesis et le site Internet www.phronesis-project.org voilà quelques mois, pour mettre en réseau les chercheurs européens qui s’intéressent à la maîtrise des nouvelles technologies de l’information au travail. Cela dans le but de constituer un observatoire et de réaliser un guide des « bonnes pratiques » des NTIC.

Le chercheur a également mis au point un logiciel, baptisé Cooldone, édité à Pau et vendu (20 €) par Jérôme Tapie, pour aider les cadres à « prendre de la hauteur dans le pilotage de leur vie pour qu’ils ne se laissent pas noyer dans l’urgence des TIC ».

Les premiers séminaires sur le même thème ont démarré. Le Syndicat des directeurs généraux des services des Pyrénées-Atlantiques vient d’en profiter.

Eloge de l’esprit vagabond

15 avril 2010

On considère l’esprit au repos comme improductif. « Arrête de rêvasser ! »

La tendance actuellement dominante consiste à combler les « trous ». L’impatience est socialement très contagieuse et attendre un transport en commun plus de 5 minutes devient intolérable. Le passage d’une succession frénétique de sollicitations à un trou d’air temporel de type « le bus n’arrive toujours pas » peut même devenir anxiogène.

« Information technology helps to fill the gaps » dit Thomas Eriksen dans son excellent livre sur la tyrannie du moment. En effet, tous les moments « creux » peuvent désormais être comblés notamment avec les smarphones qui offrent une multitude de possibilités communicantes ou non mais toujours présentes dans la poche : nous allons avoir tendance à combler ce trou temporel en téléphonant, en relevant les emails, en postant un tweet, en consultant son mur Facebook, quelques infos de presse, en lançant un jeu, en envoyant un SMS, … Les possibilités de combler les « vides » avec des bouts d’activités rapidement commutables sont infinies (bientôt 200 000 applications dans l’Apple Store).

Afin de mieux exploiter des fractions de temps disponibles, Apple crée d’ailleurs sa régie publicitaire iAd. « Le pari d’Apple, c’est que les utilisateurs de l’iPhone passent de plus en plus de temps à consulter des applications, qu’il y a une vraie audience sur certaines d’entre elles qui peuvent être du coup exploitées par des annonceurs », selon Cédric Foray, directeur associé du cabinet Greenwich Consulting cité dans Le Monde du 10 avril. « Les annonceurs pourraient aussi être intéressés par le potentiel, énorme, des annonces géolocalisables ». Géolocalisables, autrement dit une attention captable dans la rue, en déplacement, partout, tout le temps.

La principale ressource rare pour les fournisseurs de n’importe quelle marchandise dans la société de l’information c’est l’attention des autres.

Ce même phénomène de temps haché où le bombardement électronique continu vient combler les moindres bulles d’oxygène dans l’emploi du temps du salarié mérite d’être considéré comme un puissant facteur de stress au travail.

Quand le temps est fractionné en petits morceaux, il peut finalement cesser d’exister. Est-ce là une des causes (non exlusive) du débordement chronique des travailleurs du tertiaire et plus globalement de l’homme moderne qui se plaint constamment de manquer de temps ?

Une équipe de chercheurs en sciences neuronales et en psychologie de l’université de New-York vient de publier une étude sur les vertus de la rêverie. Plus scientifiquement formulé, l’étude est intitulée : « Enhanced Brain Correlations during Rest Are Related to Memory for Recent Experiences ». Pourquoi est-il si difficile de se souvenir des choses que nous ne voulons pas oublier ? C’est peut-être, prétendent aujourd’hui de nombreux chercheurs, que nous y pensons trop !

En soumettant des volontaires à des tests puis en analysant leurs activités cérébrales par imagerie à résonance magnétique fonctionnelle, l’équipe du laboratoire de Lila Davachi démontre que certaines activités du cerveau augmentent durant un repos éveillé et sont corrélées à une meilleure mémorisation.

Les 16 « cobayes » ont d’abord été scannés au repos avant le début de l’expérience. Ensuite, allongé en dehors du scanner, chacun devait regarder une série de paires d’images. D’abord des paires formées de visages et d’objets puis en imaginant l’image du visage en interaction avec l’objet. Ils prenaient ensuite quelques minutes de repos avant un nouveau scanner. L’expérience était répétée avec de nouvelles paires de visages et de scènes. Un peu plus tard, ils devaient remplir un petit quizz pour mesurer leur reconnaissance des visages, des objets et des scènes.

« Se reposer peut effectivement contribuer à votre succès au travail ou à l’école», conclut la Professeure du département de psychologie de l’université de New-York pour le Time.

Cette étude en recoupe d’autres et notamment celle de l’Université de Colombie-Britannique au Canada citée par Science et Avenir sous le titre « Rêvasser, c’est bon pour le cerveau » ou encore des travaux menés par le neurologiste Maurizio Corbetta (Université Washington de St. Louis) et Dale Stevens à Harvard (cités par le Time).

Alors, le prochain temps lent, on le déguste ?

Confusion des sphères professionnelle et privée

22 mars 2010

France Télécom a annoncé le 8 mars dans un communiqué de presse avoir signé le 5 mars deux accords groupe dans le cadre des négociations sur le stress.

Ces accords sont annoncés le jour où le cabinet mandaté par l’entreprise a remis son rapport intermédiaire comprenant 107 préconisations. Ce rapport, bien que non officiellement publié est cependant très diffusé (voir notamment les sites Internet de France-Info, du Figaro ainsi que sur celui de  « l’observatoire du stress et des mobilités forcées à France Télécom » édité par une association 1901 fondée par plusieurs organisations syndicales et « interdit sur l’intranet de France Télécom »)

Le 1er accord, signé avec la CFE-CGC, la CFTC et la CGT, qualifié de fort par FT, se nomme « équilibre vie privée / vie professionnelle » et pose un certain de principes :

•  Les managers disposeront des marges d’autonomie permettant  de prendre en compte les situations personnelles des salariés pour aménager leurs horaires.

•  Les réunions devront, autant que possible, se dérouler dans la plage horaire 8h-18h. L’usage de la messagerie en soirée ou le week-end est déconseillé afin de ne pas perturber la vie personnelle.

•  Deux expérimentations sont engagées sur des plateaux de centre d’appels pour adapter les horaires aux demandes individuelles en respectant les horaires d’ouverture.

•  Tout sera mis en œuvre pour répondre favorablement aux demandes de temps partiel des salariés.

•  France Télécom participera au financement, dans un premier temps, de deux crèches inter-entreprises à Bordeaux et Lyon.

•  Les salariés participant à un dispositif d’aide humanitaire bénéficieront des mêmes droits que les salariés en congé parental.

Il est assez remarquable qu’une entreprise de télécommunications, en but à des drames à répétition liés au stress au travail, soulève dès le 1er train de mesures la question de la confusion croissante des sphères professionnelle et privée (le Work-Life balance anglo-saxon) et cherche à poser des limites à ce que permettent voire induisent les périphériques TIC toujours connectés qu’elle commercialise.

Il est tout aussi remarquable qu’un moyen technique tel que l’email (puisque nous supposons que c’est de cette messagerie dont il est question ici), par définition asynchrone, soit traité comme s’il était synchrone. Si je reçois des emails la nuit, le week-end ou pendant mes congés, qu’est-ce qui m’oblige à les traiter comme s’il s’agissait de visites « en personne » ou d’appels téléphoniques (la sonnerie constitue un appel plutôt impérieux au traitement immédiat) ?

Ceci témoigne d’une contagion du temps réel et de la connexion permanente qui nous font considérer l’email comme impérieux et immédiatement traitable. On le constate souvent : l’émetteur considère que le message émis sera lu et traité dans un délai très bref voire immédiatement. En témoignent les relances téléphoniques qui peuvent suivre de peu l’envoi d’un email afin d’en vérifier la réception et le traitement si celui-ci n’a pas été effectué suffisamment vite.

Une interruption pour l’interrompu n’est pourtant pas nécessairement une interruption pour l’interrupteur. Autrement dit, je peux envoyer des emails utiles lors d’un traitement ininterrompu, c’est pratique pour moi car mon traitement sera complet, sans pour autant attendre que mon correspondant, qui a bien le droit d’être absorbé par d’autres tâches (dans d’autres « sphères ») soit obligé de s’interrompre pour répondre immédiatement à ma sollicitation.

Les choses se compliquent bien sûr en pratique en fonction notamment des relations d’autorité ou du contexte commercial. Elles se compliquent aussi en raison de l’abondance des emails et de l’engorgement des files d’attente lors de la reconnexion qui constitue une part de la pression à la connexion permanente.

Nathan Zeldes, « IT Principal Engineer » chez Intel et très actif sur la question de la surcharge informationnelle, prétend pour sa part qu’il est temps de remettre l’email à sa vraie place dans l’entreprise : une méthode de communication asynchrone incroyablement utile.

Ne faudrait-il pas aussi parvenir à en décroître drastiquement le nombre ?

Stress au travail et infobésité : l’arroseur arrosé

14 mars 2010

Intel, grand pourvoyeur de toujours plus de data toujours plus vite, déclare la guerre à la surabondance d’information !

Dans une étude de cas publiée en fin d’année dernière (« Intel’s War on Information Overload »), l’institut de recherche américain Basex et la société Intel s’inquiètent du coût de l’inflation informationnelle en entreprise.

D’abord, les employés d’Intel traitent beaucoup trop d’emails : entre 50 et 100 emails professionnels par jour. La structure même de ce flux est jugée problématique puisqu’il s’agit d’un flot continu poussé vers le poste de travail et gouverné par l’attente que tout sera lu. Pour les cadres dirigeants, le nombre d’emails quotidien s’élève à 300.

En 2006, un employé d’Intel passait en moyenne 3H par jour à traiter ses emails dont 30% sont jugés tout à fait inutiles (mais la structure en file d’attente oblige en pratique à tout « dépiler »).

A ce tir de barrage informationnel continu des emails s’ajoutent de nombreuses autres sources d’interruptions : messages instantanés, appels téléphoniques, courriers et faxs, collègues, etc. En moyenne, les travailleurs du tertiaire, selon ces travaux, peuvent se concentrer 3 minutes sur une tâche avant d’être interrompus.

En moyenne toujours, un travailleur du tertiaire va réussir à se concentrer 11 minutes sur un projet avant de zapper.

Le temps de remise en route pour retrouver son niveau de concentration est long (jusqu’à 25 minutes) et cette extrême fragmentation de l’attention entraînerait au total une perte de temps sèche d’environ un quart de la journée de travail. Avec tous les dégâts observables : créativité en berne, irritabilité, insatisfaction, sentiment de débordement, projets de fond qui n’avancent pas etc. Le nombre d’heures excédentaire pour pallier à ce « qu’on n’a pas eu le temps de faire » est un leurre dangereux qui ne pallie pas la perte de capacités cognitives.

L’époque étant plutôt financière qu’humaniste, ces précieuses enquêtes tirent la sonnette d’alarme outre-Atlantique : Basex, en extrapolant ces moyennes à l’ensemble des entreprises américaines, estime le manque à gagner à 900 milliards de dollars. Voilà de quoi frapper des esprits économiques. Pour donner un ordre de grandeur, La Maison Blanche prévoit que le déficit américain pour l’ensemble de l’année 2009-2010 atteindra 1.555 milliards de dollars.

Cette prise de conscience faite bouger les lignes et ainsi voit-on des acteurs majeurs des TIC joindre leurs forces pour s’attaquer au problème, suivant en cela l’appel pressant à l’action lancé dès 2007 par un dirigeant d’Intel aux dirigeants de l’industrie, aux universitaires et aux consultants.

Cet appel a été entendu et a donné lieu à la fondation de l’association « Information Overload Research Group » dont le but est de comprendre, de faire connaître et de (tenter de) résoudre le problème de la pollution informationnelle. Parmi les membres, outre Intel, nous remarquons des universités, Microsoft, Xerox, IBM,

Le coût astronomique de l’infobésité, conjugué à celui qu’on essaie aussi désormais de calculer (et sur lequel nous reviendrons) quant aux effets dévastateurs du stress au travail, participe certainement au changement de perspective actuellement perceptible concernant la place de l’homme dans l’entreprise.

Déluge informationnel

Bien-être et efficacité au travail

26 février 2010

Il semble que le rapport intitulé « Bien-être et efficacité au travail – 10 propositions pour améliorer la santé psychologique au travail –   » remis au premier ministre le 17 février ait été quelque peu éclipsé par la désormais fantomatique « Liste rouge ».

Pourtant, ce rapport commandé en novembre 2009 à Henri Lachmann (Président du conseil de surveillance de Schneider Electric), Christian Larose (CGT, vice-président du conseil économique, social et environnemental) et Muriel Pénicaud (DGRH Danone) mérite l’attention.

Les 10 propositions formulées par les rapporteurs devraient avoir été débattus ce 24 février par les partenaires sociaux réunis au sein du conseil d’orientation des conditions de travail et participeraient au deuxième plan « santé au travail » dont le lien sur le site ministériel est hélas défectueux.

Au-delà du traditionnel catalogue de bonnes intentions inhérent à ce type d’exercice, ce rapport nous semble intéressant à plusieurs titres :

  • Trois personnalités d’horizon et de sensibilités différentes s’accordent pour relier le bien-être et la productivité.
  • Des critères sociaux pourraient être intégrés dans le calcul de la part de rémunération variable des cadres et dirigeants.
  • La modération globalement apportée par les rapporteurs au tout à l’égo très dominant ces dernières années
  • Le refus de la médicalisation des pathologies générées par les conditions de travail et la responsabilisation du management à cet égard
  • L’émergence d’une prise de conscience (enfin ?) de l’influence des TIC sur le stress au travail : « l’utilisation parfois à mauvais escient des nouvelles technologies, qui « cannibalise » les relations humaines : elle fragilise la frontière entre vie privée et vie professionnelle, dépersonnalise la relation de travail au profit d’échanges virtuels et accélère le rapport au temps de travail – introduisant une confusion entre ce qui est urgent et ce qui est important. »
  • Une mise en cause de « l’intériorisation par le management de la financiarisation accrue de l’économie. Elle fait de la performance financière la seule échelle  de valeur dans les comportements managériaux et dans la mesure de la performance, sans prise en compte suffisante de la performance sociale »
  • La mise en place d’études d’impact humain préalables aux changements
  • La prise en compte des conséquences sociales imposées à la sous-traitance

Mentionnons enfin, en annexe 2, une contribution commandée à Capgemini sur l’impact des NTIC sur les relations et les organisations du travail. Si on peut regretter le caractère superficiel de ce document et la méconnaissance par les auteurs des recherches existantes, au moins le sujet est-il abordé.

La tonalité générale du rapport, semble-t-il bien reçu par ce gouvernement, ne traduit-elle pas une évolution de valeurs sociales en soi remarquable ? Dès lors, les péripéties de la « liste rouge » ne focalisent-elles pas notre attention sur un épiphénomène ?

Vous avez dit stress au travail ?

7 février 2010

Oui, mais de quoi parle-t-on ?

Appelons au secours l’irremplaçable « Dictionnaire historique de la langue française ».

Nous y apprenons que le nom masculin stress est d’origine anglaise (XIVe s.) et signifiait « épreuve, affliction ». Stress est issu par aphérèse (élimination d’un ou de plusieurs phonèmes au début d’un mot) de distress « affliction ». Distress est emprunté à l’ancien français destrece (détresse) ou estrece (étroitesse, oppression), lui-même dérivé du verbe estrecier/estressier plongeant ses racines dans le latin classique stringere, strictum (étroit, strict), « serrer/resserrer » (étreindre).

Le stress est employé en 1936 par l’endocrinologiste canadien Hans Selye. Dans The stress of life, publié en 1956, il popularise le nom et définit le stress comme une réaction adaptative des organismes vivants face aux agressions.

Sa théorie du syndrome général d’adaptation modélise une évolution suivant trois stades successifs :

« 1) La réaction d’alarme pendant laquelle les forces de défense sont mobilisées ; 2) Le stade de résistance qui reflète la complète adaptation à l’agent stressant ; 3) Le stade d’épuisement qui suit inexorablement pourvu que l’agent stressant soit assez puissant et agisse assez longtemps, le pouvoir d’adaptation d’un être vivant étant toujours limité. » (Hans Selye, Du rêve à la découverte, Éditions de La Presse, 1973, pp. 66-68)

Dans une interview publiée par Le Monde du 23 janvier 2010, à la question « Existe-t-il un bon et un mauvais stress », le professeur de neurosciences Michel Le Moal répond : « Bien sûr. Le stress, c’est la vie, le moteur de nos pensées et de nos actions. […] Mais si les stresseurs perdurent ou sont trop violents, ils peuvent occasionner des menaces ingérables […] » qui peuvent conduire un individu à « entrer dans un stress chronique avec des transformations biologiques durables. »

L’Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail définit l’état de stress au travail comme un « déséquilibre entre la perception qu’une personne a des contraintes que lui impose son environnement et la perception qu’elle a de ses propres ressources pour y faire face. Bien que le processus d’évaluation des contraintes et des ressources soit d’ordre psychologique, les effets du stress ne sont pas, eux, uniquement de même nature. Ils affectent également la santé physique, le bien-être et la productivité ».

Il est bien sûr impossible de dire si nous sommes plus ou moins stressés que nos ancêtres. Nous le sommes certainement très différemment. Le professeur Le Moal estime « probable que les rapports des individus à la société aient changé. Ils sont plus conflictuels, source d’humiliation, d’échecs, d’exclusions. Le citoyen actuel – qui a gagné en autonomie – a perdu les supports familiaux, sociaux, affectifs et religieux qui l’aidaient à amortir son stress. Seul face aux évènements, son corps va lui révéler son malaise. »

Selon le professeur Le Moal, la communauté scientifique s’accorde de plus en plus autour du paradigme émergeant de « pathologies sociales chroniques » qui définit mieux le stress pathogène et tous les processus délétères qui l’accompagnent.

« Pathologies sociales chroniques » c’est moins concis que stress mais n’est-ce pas plus explicite pour caractériser cette pandémie sociale rampante qu’il apparaît nécessaire d’œuvrer à prévenir ?

To multitask or not to multitask ?

15 janvier 2010

On entend souvent parler de ces générations nées avec Internet et le numérique : les « Digital Natives ». Ces générations manifesteraient une aisance particulière pour manipuler les multiples appareils électroniques et, de façon implicite, auraient aussi développé une capacité cognitive leur permettant de mener plusieurs tâches de front.

Par exemple, il leur serait possible de basculer sur deux écrans d’ordinateur entre de multiples applications informatiques tout en répondant au téléphone, à un email, en envoyant un SMS, en suivant un « chat » ou un fil Twitter.

Cette idée et cette mode du multitâche se trouvent probablement renforcées voire initiées par le multitâche préemptif démocratisé par les systèmes d’exploitation des ordinateurs personnels à partir du milieu des années 90 (Mac OS et Windows 95 par exemple). L’hypertext Markup Language apporte aussi sa probable pierre à l’édifice en invitant l’utilisateur à rebondir de liens en liens (en dérivant parfois substantiellement de la recherche initiale) et quoi de plus normal, dès lors, de pouvoir ouvrir ses navigations dans de multiples fenêtres ou onglets ?

La sphère financière culturellement dominante (réactions en temps réel à partir de multiples paramètres, pour faire court, ce qu’on pourrait qualifier de « rythme trader ») et ses célèbres terminaux Bloomberg se répand sur les postes de travail du travailleur tertiaire lambda, fréquemment équipés aujourd’hui de deux écrans affichant de nombreuses fenêtres.

Pourtant une étude de l’université de Stanford intitulée «Cognitive control in media multitaskers », et reprise par la National Academy of Sciences, écorne quelques préjugés ambiants.

Les chercheurs ont constitué deux groupes. Le 1er composé de gros consommateurs multimédia zappant fréquemment entre de nombreuses tâches (les « high multitaskers ») et le 2ème composé à l’inverse (les « low multitaskers »).

Chacun des groupes a été soumis à trois types de tests cognitifs classiques :

  • la capacité à ignorer des informations non pertinentes
  • l’organisation de la mémoire de travail ou mémoire de traitement et de maintien des informations à court terme dont la capacité est limité (empan mnésique de 7 +/- 2 cf. travaux de Miller « The Magical Number Seven, Plus or Minus Two » 1956)
  • la commutation de tâches

Dans tous les tests, le groupe des « high multitaskers » a moins bien réussi que le groupe des « low multitaskers » ce qui fait dire au professeur Nass « The shocking discovery of this research is that [high multitaskers] are lousy at everything that’s necessary for multitasking ».

Ces recherches étonnantes –qui se poursuivent– prennent évidemment un relief particulier dans des sociétés de l’information où les flux s’accroissent constamment en volume comme en vitesse et où les périphériques de réception sont toujours plus capables de les rendre simultanément accessibles.

Ces évolutions technologiques sont trop rarement aujourd’hui associées à nos capacités cognitives réelles de façon à en tirer des règles d’hygiène de vie.

Avec l’aide de telles études et comme en témoigne le tableau blanc de cette grosse entreprise, cette soumission irréfléchie aux TIC n’est-elle pas révolue ?

Tableau blanc d'entreprise

Techno IT et l’influence des TIC sur le stress au travail

10 janvier 2010

L’excellent podcast Techno IT consacre un focus spécial de son émission de janvier 2010 sur le stress au travail.

La récente estimation partielle du coût social du stress au travail par l’INRS (entre 2 et 3 milliards d’euros en 2007 a minima) est notamment évoquée.

Techno IT est un podcast dédié aux TIC en entreprise qui offre une veille pertinente et précieuse, dans un domaine d’application des technologies de l’information distinct de la propagation dans le grand public.

L’édition n°7 du 10 janvier 2010 consacre un intéressant volet sur le stress au travail et les TIC, accompagné d’un test approfondi du logiciel Cooldone qui constitue un volet applicatif de notre recherche.

Voici l’extrait concernant Cooldone : TechnoIT07_10_1_2010_Extrait

Bonne année numérique…

2 janvier 2010

… et merci au magazine PC Expert de janvier 2010 !

Cooldone article PC Expert

UN LOGICIEL POUR MIEUX GERER SON STRESS

En mesurant le stress au travail via son association, Thierry Venin, le directeur de l’agence départementale du numérique des Pyrénées Atlantiques, a créé – en collaboration avec Jérôme Tapie et Antoine Bidegain -, Cooldone, un programme destiné aux cadres qui souhaitent mieux organiser leur vie professionnelle mais aussi personnelle. Ce logiciel se distingue par sa simplicité d’utilisation. En effet, dès l’ouverture, la liste des tâches qui restent à effectuer s’affiche avec les priorités (identifiées par un code couleurs) qui en découlent. Des côtes d’alertes sont d’ailleurs représentées (comme le fait Météo France par exemple) dans le but de les aider à poser des limites en fonction des actions en cours et/ou à faire. Cooldone coûte 19€ TTC et existe aussi en version pour les appareils mobiles.

Le baromètre CFE-CGC pointe l’influence des TIC sur le stress au travail

24 novembre 2009

La nouvelle campagne d’enquête semestrielle de la CFE-CGC sur le stress des cadres (« baromètre stress ») est faite. Un échantillon de 1032 personnes représentatives de la population des cadres actifs français a été interrogé entre le 20 et le 30 octobre 2009 par OpinionWay. Nous remercions vivement la CFE-CGC et plus spécifiquement le Dr Salengro qui ont accepté d’intégrer à cette enquête des questions portant spécifiquement sur l’influence des TIC sur le stress au travail. Nous vous invitons à vous référer au site de la CFE-CGC ainsi qu’à sa section consacrée au stress pour plus d’information.
Les éléments qui suivent sont publiés avec l’accord de la CFE-CGC. Merci de solliciter cet accord si vous souhaitez en reprendre tout ou partie.

Voici quelques extraits choisis pour leur relation directe ou indirecte avec notre thème.

  • L’informatisation massive du secteur tertiaire et l’automatisation induite ne semblent pas alléger la (perception de la) charge de travail

Evolution de la charge de travail

  • L’automatisation croissante des tâches à faible valeur ajoutée ne semble pas libérer suffisamment de temps pour accomplir « le reste »…

Stress au travail : le temps disponible

  • Et une accélération de la vitesse de travail est massivement pointée…

Stress au travail : la vitesse

Parmi les 3 facteurs de stress au travail, 2 ne sont pas étrangers à notre thème. 74% des sondés se plaignent d’être souvent ou de temps en temps interrompus dans leur travail et 68% d’avoir des difficultés à concilier travail et vie privée. En effet, sur le premier point, le travail qualitatif que nous menons fait clairement ressortir les nombreuses interruptions provoquées par les différents modes de communication électronique. Par ailleurs, cette même recherche qualitative montre que de plus en plus de travail est effectué en dehors du lieu et des horaires d’exercice de la profession, les outils TIC favorisant clairement cette tendance (voir la suite du questionnaire CFE-CGC)

Directement en relation avec l’influence des TIC sur le stress au travail…

Stress au travail et TIC : temps court

Stress au travail et TIC : volume d'informations

Stress au travail et TIC : confusion des sphères

  • Parallèlement, les entreprises ont-elles pris conscience des effets pervers que peuvent jouer les TIC en leur sein ?

Stress au travail et TIC : maîtrise des flux

  • Les TIC influent-elles la confusion croissante des sphères professionnelles et privées ? Ces questions prennent bien sûr un relief particulier si elles sont mises en relation avec les questions précédentes. A noter le BlackBerry ou smartphone équivalent encore plutôt réservé à une « élite » contrairement au téléphone mobile fourni par l’entreprise et qui équipe un cadre sur deux. L’évolution de ces paramètres sera intéressante.

Stress au travail et TIC : équipements fournis par l'entreprise