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Eloge de l’esprit vagabond

15 avril 2010

On considère l’esprit au repos comme improductif. « Arrête de rêvasser ! »

La tendance actuellement dominante consiste à combler les « trous ». L’impatience est socialement très contagieuse et attendre un transport en commun plus de 5 minutes devient intolérable. Le passage d’une succession frénétique de sollicitations à un trou d’air temporel de type « le bus n’arrive toujours pas » peut même devenir anxiogène.

« Information technology helps to fill the gaps » dit Thomas Eriksen dans son excellent livre sur la tyrannie du moment. En effet, tous les moments « creux » peuvent désormais être comblés notamment avec les smarphones qui offrent une multitude de possibilités communicantes ou non mais toujours présentes dans la poche : nous allons avoir tendance à combler ce trou temporel en téléphonant, en relevant les emails, en postant un tweet, en consultant son mur Facebook, quelques infos de presse, en lançant un jeu, en envoyant un SMS, … Les possibilités de combler les « vides » avec des bouts d’activités rapidement commutables sont infinies (bientôt 200 000 applications dans l’Apple Store).

Afin de mieux exploiter des fractions de temps disponibles, Apple crée d’ailleurs sa régie publicitaire iAd. « Le pari d’Apple, c’est que les utilisateurs de l’iPhone passent de plus en plus de temps à consulter des applications, qu’il y a une vraie audience sur certaines d’entre elles qui peuvent être du coup exploitées par des annonceurs », selon Cédric Foray, directeur associé du cabinet Greenwich Consulting cité dans Le Monde du 10 avril. « Les annonceurs pourraient aussi être intéressés par le potentiel, énorme, des annonces géolocalisables ». Géolocalisables, autrement dit une attention captable dans la rue, en déplacement, partout, tout le temps.

La principale ressource rare pour les fournisseurs de n’importe quelle marchandise dans la société de l’information c’est l’attention des autres.

Ce même phénomène de temps haché où le bombardement électronique continu vient combler les moindres bulles d’oxygène dans l’emploi du temps du salarié mérite d’être considéré comme un puissant facteur de stress au travail.

Quand le temps est fractionné en petits morceaux, il peut finalement cesser d’exister. Est-ce là une des causes (non exlusive) du débordement chronique des travailleurs du tertiaire et plus globalement de l’homme moderne qui se plaint constamment de manquer de temps ?

Une équipe de chercheurs en sciences neuronales et en psychologie de l’université de New-York vient de publier une étude sur les vertus de la rêverie. Plus scientifiquement formulé, l’étude est intitulée : « Enhanced Brain Correlations during Rest Are Related to Memory for Recent Experiences ». Pourquoi est-il si difficile de se souvenir des choses que nous ne voulons pas oublier ? C’est peut-être, prétendent aujourd’hui de nombreux chercheurs, que nous y pensons trop !

En soumettant des volontaires à des tests puis en analysant leurs activités cérébrales par imagerie à résonance magnétique fonctionnelle, l’équipe du laboratoire de Lila Davachi démontre que certaines activités du cerveau augmentent durant un repos éveillé et sont corrélées à une meilleure mémorisation.

Les 16 « cobayes » ont d’abord été scannés au repos avant le début de l’expérience. Ensuite, allongé en dehors du scanner, chacun devait regarder une série de paires d’images. D’abord des paires formées de visages et d’objets puis en imaginant l’image du visage en interaction avec l’objet. Ils prenaient ensuite quelques minutes de repos avant un nouveau scanner. L’expérience était répétée avec de nouvelles paires de visages et de scènes. Un peu plus tard, ils devaient remplir un petit quizz pour mesurer leur reconnaissance des visages, des objets et des scènes.

« Se reposer peut effectivement contribuer à votre succès au travail ou à l’école», conclut la Professeure du département de psychologie de l’université de New-York pour le Time.

Cette étude en recoupe d’autres et notamment celle de l’Université de Colombie-Britannique au Canada citée par Science et Avenir sous le titre « Rêvasser, c’est bon pour le cerveau » ou encore des travaux menés par le neurologiste Maurizio Corbetta (Université Washington de St. Louis) et Dale Stevens à Harvard (cités par le Time).

Alors, le prochain temps lent, on le déguste ?

Le temps de cerveau disponible

20 septembre 2009

L’information dématérialisée devient infiniment duplicable et chacun peut en être émetteur. Le support devient polymorphe et s’efface, la profusion s’installe.

Le Web 3.0, celui des objets communicants fait déjà partie de notre quotidien. Après les téléphones portables et la réalité augmentée que l’IPhone met désormais à portée de main, les lunettes, les chaussures pourront nous envoyer des informations et tenter d’orienter nos choix. On pourra à ce sujet se reporter notamment aux propos captivants de Vinton Cerf, un des fondateurs d’Internet, aujourd’hui Vice-président et « Chief Internet Evangelist » (sic) de Google.

Le Monde cet été (édition du 14/7/2009) a consacré un article passionnant au laboratoire de recherche et développement créé par le New York Times fin 2006.

« Il faut créer une « expérience de marque », résume le responsable du laboratoire. Le contenu du New York Times va se décliner sur de multiples plates-formes, des objets intelligents. Dans combien de temps tout cela verra-t-il le jour ? Si je dis dix ans, ce sera cinq ; si je dis cinq, ce sera trois. Tout va de plus en plus vite. »

Un des membres de ce labo, Nick Bilton, prépare un livre sur cette mutation majeure : « La nouvelle marchandise, ce n’est plus le contenu, c’est l’attention. Les investissements n’iront plus vers le produit, le livre, le journal, mais vers le temps libre disponible. »

L’ancien président-directeur général de TF1 Patrick Le Lay était-il si décalé quand il déclarait en 2004 : « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. […] Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. C’est là que se trouve le changement permanent. Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances, dans un contexte où l’information s’accélère, se multiplie et se banalise… »

Les dirigeants du NYT et ceux de TF1 partagent finalement cette préoccupation : capter notre attention devient un enjeu crucial.

Nick Bilton reste pourtant optimiste : « Notre cerveau s’adapte à ce nouvel environnement. Il s’habitue à recevoir beaucoup d’informations et à faire le tri. »

La pandémie du stress au travail, pour partie, ne témoigne-t-elle pas au contraire d’une vraie difficulté d’adaptation ?

la nouvelle marchandise, ce n’est plus le contenu, c’est l’attention. Les investissements n’iront plus vers le produit, le livre, le journal, mais vers le temps libre disponible. »