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Santé au travail : quand les TIC font mal

25 avril 2010

Sud-Ouest – 22 avril 2010 par  Alain Babaud – Reproduit avec l’aimable autorisation du journal Sud-Ouest

Chercheur et directeur de l’ADN64, Thierry Venin s’intéresse au stress lié à l’usage des nouvelles technologies de l’information (e-mails, Internet, mobiles…). Interview.

Influence des TIC sur le stress au travail

Pour Thierry Venin, les nouvelles technologies ont aussi « un côté addictif ». PHOTO LUKE LAISSAC

« Sud Ouest ». Les nouvelles technologies sont censées nous faciliter la vie et le travail. Mais pour vous, ce sont également des facteurs de stress ?

Thierry Venin. Cela fait trente ans que je fais de l’informatique en Pyrénées-Atlantiques. Je fais partie de cette génération qui a vécu l’essor des technologies de l’information et de la communication (TIC), la montée en puissance d’un secteur tertiaire qui s’est « mécanisé ». Les ordinateurs ont pris le pas sur les fastidieux travaux des champs ou à la chaîne. Parallèlement, le temps de travail a baissé. On devrait donc avoir les doigts de pied en éventail, aujourd’hui, être cool. Mais c’est le contraire qui se produit. Le stress au travail constitue une véritable pandémie ! Pourquoi ? Où est le bug ?

Vous faites un lien direct entre le stress et l’utilisation toujours croissante des ordinateurs, d’Internet et des téléphones mobiles. Au-delà de l’observation, sur quoi vous appuyez-vous ?

Sur les résultats de l’enquête nationale menée par le laboratoire du stress au travail de la CGC, à l’automne dernier. L’Université de Pau, à travers le laboratoire SET auquel je participe, a demandé au syndicat d’intégrer des questions sur les TIC dans son sondage OpinionWay portant sur un panel de 1 072 cadres français. C’est une première.

Les chiffres confirment ce que chacun savait de façon intuitive et qui n’avait en fait pas été mesuré jusque-là sur les effets de la surabondance informationnelle.

Quels sont les chiffres clés et concluants, de cette étude inédite ?

On apprend que 82 % des sondés jugent que les outils électroniques accroissent le volume d’informations à traiter. Pour 86 %, ces mêmes outils imposent des temps de réponse toujours plus courts et, pour 77 %, ils amènent à travailler de plus en plus en dehors de leur lieu de travail et des horaires de travail, c’est-à-dire à la maison.

90 % des cadres jugent aussi qu’ils doivent travailler « trop vite » et 56 % que le temps disponible pour accomplir leur travail est insuffisant. Il faut donc arriver à réguler les flux d’informations, ne plus subir l’afflux de technologies, mais les mettre à notre service.

Il peut y avoir un « trop plein » de technologies ?

Les nouveaux flux d’information ne remplacent pas les précédents, ils s’y ajoutent ! Aux États-Unis, on a évalué qu’un cadre passait environ deux heures par jour à traiter une moyenne de 85 mails ! Ajoutez-y les coups de téléphone, les post-it des collègues, le patron qui surgit… Grosso modo, ça fait une sollicitation toutes les 3 à 4 minutes dans la journée de travail.

L’urgence succède à l’urgence. Dès qu’on a reçu un mail, il « faut » y répondre sinon celui qui vous l’a adressé vous appelle en vous disant « tu n’as pas reçu mon mail ? » De fait, on zappe en cherchant même à combler les « trous ». Une minute de libre ? Vite, un coup d’œil sur la messagerie pour voir si rien n’est arrivé ! Il y a un côté addictif, là-dedans.

Quelles peuvent en être les conséquences néfastes ?

D’abord, il n’y a plus de temps pour la rêverie. Ça peut paraître étrange, mais des travaux scientifiques montrent que laisser vagabonder son esprit, c’est très positif pour l’apprentissage, pour pouvoir apprendre. Et puis, c’est tout simple : pour se plonger dans un dossier compliqué, il faut un minimum de temps de concentration en continu. Or le temps est souvent compressé, haché.

J’ai cité l’exemple de l’usage qu’on fait généralement de la messagerie électronique. Les TIC amènent à répondre « en temps réel » aux sollicitations. Et cette dérive vers le « temps réel » finit par ébranler jusqu’aux traders. Ces technocrates les plus rapides du monde, connectés et réactifs, se font déjà supplanter par les « dark pools », qui sont des salles de marchés qui peuvent traiter des milliers d’ordres à la seconde !

Y a-t’il un moyen de sortir de cette dictature de « l’immédiateté » ?

La mondialisation, la culture dominante de la finance poussent dans ce sens et tout n’est pas à condamner, bien sûr. Mais, il y a des choses à faire, oui. Comme commencer à prendre du recul.

Depuis l’automne dernier, le laboratoire SET que dirige Francis Jauréguiberry et l’Université de Pau et des Pays de l’Adour sont notamment les chefs de file d’un programme universitaire sur le thème de la « déconnexion volontaire des TIC ». Nous sommes associés aux universités de Bordeaux, Toulouse et d’Ottawa. L’Association nationale de la recherche (ANR) a mis 200 000 € de crédits sur quatre ans.

La Journée mondiale de la sécurité et de la santé au travail du 28 avril vous paraît-il être une bonne occasion d’évoquer cette question du stress lié aux TIC ?

Tout à fait. L’Union européenne s’y intéresse encore peu, contrairement aux États-Unis. Mais il faudra le faire de plus en plus. Aujourd’hui, une structure comme l’Agence du numérique 64 que je dirige cherche à lutter contre la fracture numérique. Et c’est nécessaire.

Mais demain, comment on va gérer la surabondance informationnelle qui a déjà des conséquences, on le voit bien, en termes de santé ? Il faut prendre le temps d’y travailler, ce qui n’a pas été fait jusque-là. Les études ont montré qu’en France, le coût social du stress approche, aujourd’hui, les 3 milliards d’euros. Il faut le prendre au sérieux.

Un profil d’expert

Thierry Venin fait partie des experts en technologies de l’information et de la communication.

À 54 ans, ce doctorant est chercheur au sein du laboratoire de recherche scientifique SET (Société environnement territoire), une unité commune à l’Université de Pau et au CNRS.

Il est également président de l’association de chercheurs Phronesis, ainsi que le directeur d’ADN64, l’Agence du numérique du Conseil général installée à Pau et conçue pour aider les habitants des Pyrénées-Atlantiques à accéder et faire le meilleur usage des nouvelles TIC.

Thierry Venin a créé l’association Phronesis et le site Internet www.phronesis-project.org voilà quelques mois, pour mettre en réseau les chercheurs européens qui s’intéressent à la maîtrise des nouvelles technologies de l’information au travail. Cela dans le but de constituer un observatoire et de réaliser un guide des « bonnes pratiques » des NTIC.

Le chercheur a également mis au point un logiciel, baptisé Cooldone, édité à Pau et vendu (20 €) par Jérôme Tapie, pour aider les cadres à « prendre de la hauteur dans le pilotage de leur vie pour qu’ils ne se laissent pas noyer dans l’urgence des TIC ».

Les premiers séminaires sur le même thème ont démarré. Le Syndicat des directeurs généraux des services des Pyrénées-Atlantiques vient d’en profiter.

Eloge de l’esprit vagabond

15 avril 2010

On considère l’esprit au repos comme improductif. « Arrête de rêvasser ! »

La tendance actuellement dominante consiste à combler les « trous ». L’impatience est socialement très contagieuse et attendre un transport en commun plus de 5 minutes devient intolérable. Le passage d’une succession frénétique de sollicitations à un trou d’air temporel de type « le bus n’arrive toujours pas » peut même devenir anxiogène.

« Information technology helps to fill the gaps » dit Thomas Eriksen dans son excellent livre sur la tyrannie du moment. En effet, tous les moments « creux » peuvent désormais être comblés notamment avec les smarphones qui offrent une multitude de possibilités communicantes ou non mais toujours présentes dans la poche : nous allons avoir tendance à combler ce trou temporel en téléphonant, en relevant les emails, en postant un tweet, en consultant son mur Facebook, quelques infos de presse, en lançant un jeu, en envoyant un SMS, … Les possibilités de combler les « vides » avec des bouts d’activités rapidement commutables sont infinies (bientôt 200 000 applications dans l’Apple Store).

Afin de mieux exploiter des fractions de temps disponibles, Apple crée d’ailleurs sa régie publicitaire iAd. « Le pari d’Apple, c’est que les utilisateurs de l’iPhone passent de plus en plus de temps à consulter des applications, qu’il y a une vraie audience sur certaines d’entre elles qui peuvent être du coup exploitées par des annonceurs », selon Cédric Foray, directeur associé du cabinet Greenwich Consulting cité dans Le Monde du 10 avril. « Les annonceurs pourraient aussi être intéressés par le potentiel, énorme, des annonces géolocalisables ». Géolocalisables, autrement dit une attention captable dans la rue, en déplacement, partout, tout le temps.

La principale ressource rare pour les fournisseurs de n’importe quelle marchandise dans la société de l’information c’est l’attention des autres.

Ce même phénomène de temps haché où le bombardement électronique continu vient combler les moindres bulles d’oxygène dans l’emploi du temps du salarié mérite d’être considéré comme un puissant facteur de stress au travail.

Quand le temps est fractionné en petits morceaux, il peut finalement cesser d’exister. Est-ce là une des causes (non exlusive) du débordement chronique des travailleurs du tertiaire et plus globalement de l’homme moderne qui se plaint constamment de manquer de temps ?

Une équipe de chercheurs en sciences neuronales et en psychologie de l’université de New-York vient de publier une étude sur les vertus de la rêverie. Plus scientifiquement formulé, l’étude est intitulée : « Enhanced Brain Correlations during Rest Are Related to Memory for Recent Experiences ». Pourquoi est-il si difficile de se souvenir des choses que nous ne voulons pas oublier ? C’est peut-être, prétendent aujourd’hui de nombreux chercheurs, que nous y pensons trop !

En soumettant des volontaires à des tests puis en analysant leurs activités cérébrales par imagerie à résonance magnétique fonctionnelle, l’équipe du laboratoire de Lila Davachi démontre que certaines activités du cerveau augmentent durant un repos éveillé et sont corrélées à une meilleure mémorisation.

Les 16 « cobayes » ont d’abord été scannés au repos avant le début de l’expérience. Ensuite, allongé en dehors du scanner, chacun devait regarder une série de paires d’images. D’abord des paires formées de visages et d’objets puis en imaginant l’image du visage en interaction avec l’objet. Ils prenaient ensuite quelques minutes de repos avant un nouveau scanner. L’expérience était répétée avec de nouvelles paires de visages et de scènes. Un peu plus tard, ils devaient remplir un petit quizz pour mesurer leur reconnaissance des visages, des objets et des scènes.

« Se reposer peut effectivement contribuer à votre succès au travail ou à l’école», conclut la Professeure du département de psychologie de l’université de New-York pour le Time.

Cette étude en recoupe d’autres et notamment celle de l’Université de Colombie-Britannique au Canada citée par Science et Avenir sous le titre « Rêvasser, c’est bon pour le cerveau » ou encore des travaux menés par le neurologiste Maurizio Corbetta (Université Washington de St. Louis) et Dale Stevens à Harvard (cités par le Time).

Alors, le prochain temps lent, on le déguste ?

Stress au travail et infobésité : l’arroseur arrosé

14 mars 2010

Intel, grand pourvoyeur de toujours plus de data toujours plus vite, déclare la guerre à la surabondance d’information !

Dans une étude de cas publiée en fin d’année dernière (« Intel’s War on Information Overload »), l’institut de recherche américain Basex et la société Intel s’inquiètent du coût de l’inflation informationnelle en entreprise.

D’abord, les employés d’Intel traitent beaucoup trop d’emails : entre 50 et 100 emails professionnels par jour. La structure même de ce flux est jugée problématique puisqu’il s’agit d’un flot continu poussé vers le poste de travail et gouverné par l’attente que tout sera lu. Pour les cadres dirigeants, le nombre d’emails quotidien s’élève à 300.

En 2006, un employé d’Intel passait en moyenne 3H par jour à traiter ses emails dont 30% sont jugés tout à fait inutiles (mais la structure en file d’attente oblige en pratique à tout « dépiler »).

A ce tir de barrage informationnel continu des emails s’ajoutent de nombreuses autres sources d’interruptions : messages instantanés, appels téléphoniques, courriers et faxs, collègues, etc. En moyenne, les travailleurs du tertiaire, selon ces travaux, peuvent se concentrer 3 minutes sur une tâche avant d’être interrompus.

En moyenne toujours, un travailleur du tertiaire va réussir à se concentrer 11 minutes sur un projet avant de zapper.

Le temps de remise en route pour retrouver son niveau de concentration est long (jusqu’à 25 minutes) et cette extrême fragmentation de l’attention entraînerait au total une perte de temps sèche d’environ un quart de la journée de travail. Avec tous les dégâts observables : créativité en berne, irritabilité, insatisfaction, sentiment de débordement, projets de fond qui n’avancent pas etc. Le nombre d’heures excédentaire pour pallier à ce « qu’on n’a pas eu le temps de faire » est un leurre dangereux qui ne pallie pas la perte de capacités cognitives.

L’époque étant plutôt financière qu’humaniste, ces précieuses enquêtes tirent la sonnette d’alarme outre-Atlantique : Basex, en extrapolant ces moyennes à l’ensemble des entreprises américaines, estime le manque à gagner à 900 milliards de dollars. Voilà de quoi frapper des esprits économiques. Pour donner un ordre de grandeur, La Maison Blanche prévoit que le déficit américain pour l’ensemble de l’année 2009-2010 atteindra 1.555 milliards de dollars.

Cette prise de conscience faite bouger les lignes et ainsi voit-on des acteurs majeurs des TIC joindre leurs forces pour s’attaquer au problème, suivant en cela l’appel pressant à l’action lancé dès 2007 par un dirigeant d’Intel aux dirigeants de l’industrie, aux universitaires et aux consultants.

Cet appel a été entendu et a donné lieu à la fondation de l’association « Information Overload Research Group » dont le but est de comprendre, de faire connaître et de (tenter de) résoudre le problème de la pollution informationnelle. Parmi les membres, outre Intel, nous remarquons des universités, Microsoft, Xerox, IBM,

Le coût astronomique de l’infobésité, conjugué à celui qu’on essaie aussi désormais de calculer (et sur lequel nous reviendrons) quant aux effets dévastateurs du stress au travail, participe certainement au changement de perspective actuellement perceptible concernant la place de l’homme dans l’entreprise.

Déluge informationnel

Bien-être et efficacité au travail

26 février 2010

Il semble que le rapport intitulé « Bien-être et efficacité au travail – 10 propositions pour améliorer la santé psychologique au travail –   » remis au premier ministre le 17 février ait été quelque peu éclipsé par la désormais fantomatique « Liste rouge ».

Pourtant, ce rapport commandé en novembre 2009 à Henri Lachmann (Président du conseil de surveillance de Schneider Electric), Christian Larose (CGT, vice-président du conseil économique, social et environnemental) et Muriel Pénicaud (DGRH Danone) mérite l’attention.

Les 10 propositions formulées par les rapporteurs devraient avoir été débattus ce 24 février par les partenaires sociaux réunis au sein du conseil d’orientation des conditions de travail et participeraient au deuxième plan « santé au travail » dont le lien sur le site ministériel est hélas défectueux.

Au-delà du traditionnel catalogue de bonnes intentions inhérent à ce type d’exercice, ce rapport nous semble intéressant à plusieurs titres :

  • Trois personnalités d’horizon et de sensibilités différentes s’accordent pour relier le bien-être et la productivité.
  • Des critères sociaux pourraient être intégrés dans le calcul de la part de rémunération variable des cadres et dirigeants.
  • La modération globalement apportée par les rapporteurs au tout à l’égo très dominant ces dernières années
  • Le refus de la médicalisation des pathologies générées par les conditions de travail et la responsabilisation du management à cet égard
  • L’émergence d’une prise de conscience (enfin ?) de l’influence des TIC sur le stress au travail : « l’utilisation parfois à mauvais escient des nouvelles technologies, qui « cannibalise » les relations humaines : elle fragilise la frontière entre vie privée et vie professionnelle, dépersonnalise la relation de travail au profit d’échanges virtuels et accélère le rapport au temps de travail – introduisant une confusion entre ce qui est urgent et ce qui est important. »
  • Une mise en cause de « l’intériorisation par le management de la financiarisation accrue de l’économie. Elle fait de la performance financière la seule échelle  de valeur dans les comportements managériaux et dans la mesure de la performance, sans prise en compte suffisante de la performance sociale »
  • La mise en place d’études d’impact humain préalables aux changements
  • La prise en compte des conséquences sociales imposées à la sous-traitance

Mentionnons enfin, en annexe 2, une contribution commandée à Capgemini sur l’impact des NTIC sur les relations et les organisations du travail. Si on peut regretter le caractère superficiel de ce document et la méconnaissance par les auteurs des recherches existantes, au moins le sujet est-il abordé.

La tonalité générale du rapport, semble-t-il bien reçu par ce gouvernement, ne traduit-elle pas une évolution de valeurs sociales en soi remarquable ? Dès lors, les péripéties de la « liste rouge » ne focalisent-elles pas notre attention sur un épiphénomène ?

To multitask or not to multitask ?

15 janvier 2010

On entend souvent parler de ces générations nées avec Internet et le numérique : les « Digital Natives ». Ces générations manifesteraient une aisance particulière pour manipuler les multiples appareils électroniques et, de façon implicite, auraient aussi développé une capacité cognitive leur permettant de mener plusieurs tâches de front.

Par exemple, il leur serait possible de basculer sur deux écrans d’ordinateur entre de multiples applications informatiques tout en répondant au téléphone, à un email, en envoyant un SMS, en suivant un « chat » ou un fil Twitter.

Cette idée et cette mode du multitâche se trouvent probablement renforcées voire initiées par le multitâche préemptif démocratisé par les systèmes d’exploitation des ordinateurs personnels à partir du milieu des années 90 (Mac OS et Windows 95 par exemple). L’hypertext Markup Language apporte aussi sa probable pierre à l’édifice en invitant l’utilisateur à rebondir de liens en liens (en dérivant parfois substantiellement de la recherche initiale) et quoi de plus normal, dès lors, de pouvoir ouvrir ses navigations dans de multiples fenêtres ou onglets ?

La sphère financière culturellement dominante (réactions en temps réel à partir de multiples paramètres, pour faire court, ce qu’on pourrait qualifier de « rythme trader ») et ses célèbres terminaux Bloomberg se répand sur les postes de travail du travailleur tertiaire lambda, fréquemment équipés aujourd’hui de deux écrans affichant de nombreuses fenêtres.

Pourtant une étude de l’université de Stanford intitulée «Cognitive control in media multitaskers », et reprise par la National Academy of Sciences, écorne quelques préjugés ambiants.

Les chercheurs ont constitué deux groupes. Le 1er composé de gros consommateurs multimédia zappant fréquemment entre de nombreuses tâches (les « high multitaskers ») et le 2ème composé à l’inverse (les « low multitaskers »).

Chacun des groupes a été soumis à trois types de tests cognitifs classiques :

  • la capacité à ignorer des informations non pertinentes
  • l’organisation de la mémoire de travail ou mémoire de traitement et de maintien des informations à court terme dont la capacité est limité (empan mnésique de 7 +/- 2 cf. travaux de Miller « The Magical Number Seven, Plus or Minus Two » 1956)
  • la commutation de tâches

Dans tous les tests, le groupe des « high multitaskers » a moins bien réussi que le groupe des « low multitaskers » ce qui fait dire au professeur Nass « The shocking discovery of this research is that [high multitaskers] are lousy at everything that’s necessary for multitasking ».

Ces recherches étonnantes –qui se poursuivent– prennent évidemment un relief particulier dans des sociétés de l’information où les flux s’accroissent constamment en volume comme en vitesse et où les périphériques de réception sont toujours plus capables de les rendre simultanément accessibles.

Ces évolutions technologiques sont trop rarement aujourd’hui associées à nos capacités cognitives réelles de façon à en tirer des règles d’hygiène de vie.

Avec l’aide de telles études et comme en témoigne le tableau blanc de cette grosse entreprise, cette soumission irréfléchie aux TIC n’est-elle pas révolue ?

Tableau blanc d'entreprise

Techno IT et l’influence des TIC sur le stress au travail

10 janvier 2010

L’excellent podcast Techno IT consacre un focus spécial de son émission de janvier 2010 sur le stress au travail.

La récente estimation partielle du coût social du stress au travail par l’INRS (entre 2 et 3 milliards d’euros en 2007 a minima) est notamment évoquée.

Techno IT est un podcast dédié aux TIC en entreprise qui offre une veille pertinente et précieuse, dans un domaine d’application des technologies de l’information distinct de la propagation dans le grand public.

L’édition n°7 du 10 janvier 2010 consacre un intéressant volet sur le stress au travail et les TIC, accompagné d’un test approfondi du logiciel Cooldone qui constitue un volet applicatif de notre recherche.

Voici l’extrait concernant Cooldone : TechnoIT07_10_1_2010_Extrait

Les 100 000 mots quotidiens

3 janvier 2010

Bravo aux chercheurs de l’Université de Californie pour leur courage et leur patience !

Ils se sont en effet attaqués à la quantification des informations consommées chaque jour par un américain en dehors de son travail (d’autres études sont prévues sur la consommation d’information dans les entreprises).

Cette étude baptisée « How much information 2009 » est disponible sur Internet.

Les mesures effectuées portent sur la consommation en heures (INFOh), en « compressed bytes » (INFOc) et en mots (INFOw).

Une mise en perspective est effectuée avec d’autres études plus anciennes et notamment celle publiée par Ithiel de Sola Pool en 1984 (Communication Flows: A Census of Japan and the US).

Quelques points saillants :

  • Alors que la loi de Moore décrit une augmentation annuelle de la capacité des microprocesseurs à traiter l’information de 30%, la consommation d’information est de « seulement » 5,4% par an
  • La consommation d’heures d’information privée a augmenté de 1,7% par an de 1980 à 2008, passant de 7,4 heures/jour à 11,8 heures/jour en moyenne (dans cette étude des heures peuvent compter doubles si par exemple on surfe sur Internet en écoutant la radio ou en regardant la télévision)
  • Donc, un américain moyen pendant un jour moyen reçoit 11,8 heures d’information essentiellement électronique soit les 3/4 de son temps éveillé puisqu’en moyenne il travaille 3 heures par jour et dort 7 heures
  • Ce temps de travail moyen étonne. Explication : A 40-hour per week job is 22 percent of a year. Slightly less than half of the US population is employed. Therefore an “average person” is at work 2.7 hours per day.  Source: Bureau of Labor Statistics 2008.
  • En 28 ans cumulés, la consommation en bytes (entendre ici 1 caractère de texte) a quadruplé, et la consommation en mots a augmenté de 140%
  • Les nouvelles technologies digitales refaçonnent les maisons américaines. 70% des américains possèdent un ordinateur avec un accès Internet de plus en plus en haut débit. De nombreux ménages possèdent des douzaines d’équipements numériques : mobiles 3G, PDA’s, lecteurs MP3, équipements de télévision, DVR, ordinateurs, consoles de jeux, etc.
  • La lecture évolue de façon plus complexe que l’idée reçue d’une décroissance massive : certes, le nombre de mots consommés sur support imprimé a décru de 26% en 1960 à 9% en 2008, mais cette tendance est contrebalancée par la consommation de mots croissante sur Internet et les ordinateurs (27%). Si on utilise les mots comme unité de mesure, la lecture a donc augmenté depuis 50 ans.
  • « L’américain moyen » passe presque 3 heures par jour sur son ordinateur (non inclus le temps de travail), ce qui représente 24% du nombre total d’heures de consommation d’information mais 55% du nombre total d’information mesurée en bytes. Cette différence est nommée par les chercheurs « Dark data », concept intéressant pour qualifier l’augmentation continue d’information échangée par les machines sans utilisation (valorisation) humaine.
  • L’émergence de l’interactivité : la plupart des sources d’informations étaient consommées passivement. Les ordinateurs, Internet, les consoles de jeu sont des médias hautement interactifs avec de nombreuses décisions à prendre chaque minute pour décider du prochain clic (multiple decisions each minute about what to click on next)
  • 1/3 des mots consommés le sont de façon interactive ce taux montant à 55% selon l’unité de mesure en bytes. Il s’agit ici d’une transformation profonde dont les effets ne seront pas tous bénéfiques, mais qui continueront à se diffuser et à s’amplifier
  • En 2008, l’email reste l’application informatique la plus largement utilisée (35% du temps passé sur Internet).

Convergence numérique mobile

22 décembre 2009

Les vieux serpents de mer TIC de la convergence numérique et de la mobilité sont devenus réalité.

L’Iphone a concrétisé ces deux évolutions avec brio en réussissant une intégration agréable, créative et réellement productive. A tel point que de nombreux utilisateurs baptisés « Mobinautes » délaissent leur PC au profit de leur smartphone, certains sites Internet constatant que le temps de connexion depuis un mobile est presque identique à celui depuis un PC et « certains opérateurs constateraient que 40 % de la consommation Internet mobile est réalisée depuis le domicile ».

Il est vrai que l’IPhone s’allume vite, plante peu, garde la veille et repart d’un coup d’index, les applications démarrent vite et fonctionnent de façon fluide (peu de « sablier » en cours d’utilisation).

Florilège d’usages :

  • Services : météo, transports, programmes, bourses, taux de change, banques, vote (Estonie), moyen de paiement, …
  • Audio : reconnaissance musicale (étonnant Shazam), discothèque embarquée, radios, radios web, podcasts, …
  • Photo, Vidéo : photos et retouche, réalisation de petits films, daily motion, You Tube, accès à des chaînes de télé, au contenu des DVD, …
  • Lecture : audio books, livres numériques, BD, …
  • Informations : principaux organes de presse, RSS
  • Communication : téléphonie mobile, téléphonie IP (Skype), emails, SMS, …
  • Réseaux sociaux : Facebook, Twitter, Flickr, …
  • Géo-localisation : cartes, itinéraires, localisation des services, alertes radars, …
  • Culture et sciences : planétarium, dictionnaires, accès Wikipedia adaptés, magazines culturels, musées, …
  • Organisation : Todo listes, prises de notes tous supports (étonnant Evernote), agendas (synchronisés ou non), comptabilité, …
  • Navigation Web, veille technologique, moteurs de recherche (avec commandes vocales), …
  • Réalité augmentée : flash codes (et bien plus à venir), …
  • Jeux : de comment accorder sa guitare au pilotage de bolides de course

GFK indique un taux de croissance européen de 140% et selon Gartner, les smartphones seront en fin d’année prochaine plus nombreux que les ordinateurs portables.

La définition par Marshall McLuhan du média de masse (la communication de un vers plusieurs, l’unilatéralité du message -le public n’interagit pas avec le véhicule du message-) s’en trouve sérieusement bousculée : la communication devient sans limite de plusieurs vers plusieurs, les interactions avec les contenus sont riches et variées.

On dénombre (Le Monde du 2 octobre) 480 millions de quotidiens distribués chaque jour, 1.4 milliard d’utilisateurs d’internet, 1.5 milliard de télévisions, 2.1 milliards de personnes ayant un compte bancaire, 3.9 milliards de personnes possédant une radio FM… Avec 4 milliards d’abonnés le téléphone mobile est devenu le premier média de masse.

La tendance lourde paraît claire : nos services, nos flux électroniques (qui absorbent citadelle après citadelle les autres supports), nos communications, nos usages numériques, riches et variés, existants et à venir, nous suivront désormais à peu près partout.

Cette tendance renforce l’acuité de nos recherches.

Nous voici en situation toujours accrue :

  • de choix (quoi jeter, quoi traiter, comment trier, quoi garder, comment le garder). La profusion d’informations n’est plus exhaustivement gérable.
  • de confusion des sphères privées et professionnelles. J’embarque tout, tout le temps et partout.
  • de sollicitations synchrones (comment gérer la reconnexion et ses longues files d’attentes constituées pendant la déconnexion=pression à rester constamment connecté)

Comment digérerons-nous cette abondance informationnelle accompagnée d’une puissante modification de notre relation au temps ?

Au niveau collectif, si l’enquête de la CGC (voir article infra) montre bien que les entreprises offrent désormais de nombreuses possibilités d’accès distant et mobiles à leurs salariés, elle montre aussi que le champ des mesures concertées pour réguler ces nouvelles possibilités est ouvert.

Le baromètre CFE-CGC pointe l’influence des TIC sur le stress au travail

24 novembre 2009

La nouvelle campagne d’enquête semestrielle de la CFE-CGC sur le stress des cadres (« baromètre stress ») est faite. Un échantillon de 1032 personnes représentatives de la population des cadres actifs français a été interrogé entre le 20 et le 30 octobre 2009 par OpinionWay. Nous remercions vivement la CFE-CGC et plus spécifiquement le Dr Salengro qui ont accepté d’intégrer à cette enquête des questions portant spécifiquement sur l’influence des TIC sur le stress au travail. Nous vous invitons à vous référer au site de la CFE-CGC ainsi qu’à sa section consacrée au stress pour plus d’information.
Les éléments qui suivent sont publiés avec l’accord de la CFE-CGC. Merci de solliciter cet accord si vous souhaitez en reprendre tout ou partie.

Voici quelques extraits choisis pour leur relation directe ou indirecte avec notre thème.

  • L’informatisation massive du secteur tertiaire et l’automatisation induite ne semblent pas alléger la (perception de la) charge de travail

Evolution de la charge de travail

  • L’automatisation croissante des tâches à faible valeur ajoutée ne semble pas libérer suffisamment de temps pour accomplir « le reste »…

Stress au travail : le temps disponible

  • Et une accélération de la vitesse de travail est massivement pointée…

Stress au travail : la vitesse

Parmi les 3 facteurs de stress au travail, 2 ne sont pas étrangers à notre thème. 74% des sondés se plaignent d’être souvent ou de temps en temps interrompus dans leur travail et 68% d’avoir des difficultés à concilier travail et vie privée. En effet, sur le premier point, le travail qualitatif que nous menons fait clairement ressortir les nombreuses interruptions provoquées par les différents modes de communication électronique. Par ailleurs, cette même recherche qualitative montre que de plus en plus de travail est effectué en dehors du lieu et des horaires d’exercice de la profession, les outils TIC favorisant clairement cette tendance (voir la suite du questionnaire CFE-CGC)

Directement en relation avec l’influence des TIC sur le stress au travail…

Stress au travail et TIC : temps court

Stress au travail et TIC : volume d'informations

Stress au travail et TIC : confusion des sphères

  • Parallèlement, les entreprises ont-elles pris conscience des effets pervers que peuvent jouer les TIC en leur sein ?

Stress au travail et TIC : maîtrise des flux

  • Les TIC influent-elles la confusion croissante des sphères professionnelles et privées ? Ces questions prennent bien sûr un relief particulier si elles sont mises en relation avec les questions précédentes. A noter le BlackBerry ou smartphone équivalent encore plutôt réservé à une « élite » contrairement au téléphone mobile fourni par l’entreprise et qui équipe un cadre sur deux. L’évolution de ces paramètres sera intéressante.

Stress au travail et TIC : équipements fournis par l'entreprise

Article publié par la République des Pyrénées, le 13 octobre 2009

13 octobre 2009

La République des Pyrénées, mardi 13 octobre 2009

« Malades du travail électronique »

Un palois alerte l’Europe sur la part des technologies de l’information et de la communication (TIC) dans le stress au travail.

Les technologies de l’information et de la communication (TIC), facteurs de stress au travail ?
C’est la thèse que défend Thierry Venin, informaticien, sociologue et fondateur d’une association citoyenne sur le sujet (http://www.phronesis-project.org). Selon lui, un cadre traite aujourd’hui en moyenne 85 emails par jour.
Avec les autres sollicitations (courriers divers, téléphone, demandes orales…), il engrange une sollicitation professionnelle toutes les deux minutes. « Au delà de sept préoccupations par jour, l’individu se place en situation de surchauffe« , analyse Thierry Venin.

« Une préoccupation sociale majeure »

« Cette sorte de laisse électronique exige des réponses immédiates et ne laisse plus de temps à la réflexion« , analyse-t-il. Il pointe une dérive : « On dérape vers un homme réactif qui n’a plus le temps long qui est celui du projet humain. On constate aussi que les sphères professionnelles et personnelles s’interpénètrent de plus en plus. »
Directeur de l’Agence Départementale du Numérique (ADN) depuis 2005 après avoir travaillé durant de longues années à la Maison des Communes, Thierry Venin observe une sorte de contamination mondiale du type « salle des marchés » où l’on échange « 4 milliards de dollars en trois clics« , et dont l’affaire Jérôme Kerviel est un symptôme.
Il a salué l’arrivée des premiers outils informatiques comme l’occasion de travailler plus intelligemment. « Aujourd’hui, je rencontre des gens de plus en plus stressés« , témoigne l’informaticien avec le recul de son expérience trentenaire.
D’où sa volonté de tirer la sonnette d’alarme : « Cela me paraît être une préoccupation sociale majeure. » Phronesis, son association, fondée avec quelques amis, est entrée en contact avec l’agence européenne de prévention des risques sanitaires au travail (EU-OSHA) pour faire reconnaître la part des TIC dans le stress au travail.

Un logiciel d’organisation

Pour valider son intuition, il avance des entretiens réalisés dans le cadre de ses études de sociologie, reprises sur le tard (master 2). Le syndicat des cadres, la CGC, va bientôt intégrer le stress lié aux TIC dans une enquête qui sera réalisée en octobre sur le plan national.
En outre, Thierry Venin, qui poursuit sa thèse de sociologie sur le stress lié aux TIC, anime des séminaires sur ce thème avec le Centre National de la Fonction Publique Territoriale (CNFPT).
Le Palois ne se contente pas du diagnostic. Il propose également un remède. Il s’agit d’un logiciel d’organisation conçu avec deux acolytes, Jérôme Tapie et Antoine Bidegain.
« CoolDone« , le nom de ce logiciel, propose aux cadres de « prendre de la hauteur dans le pilotage de leurs vies pour qu’ils ne se laissent pas noyer dans l’urgence TIC. » Les murs à post-il ou autres coffres à mots de passe sont des exemples tirés de cette boîte à outils électronique destinée à libérer le cerveau des utilisateurs.
La solution la plus simple, et la plus radicale, serait de supprimer notre « laisse électronique ». Gageons que peu d’entre nous y sont prêts.

Article Jean-Marc FAURE, photo Nicolas Sabathier.